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Bruno Carbonnet – «Jérusalem Céleste»

27 mai 1994, 15h00 - 10 juillet 1994, 19h00

  

Exposition visible du mercredi au dimanche inclus, de 15h à 19h,
du 27 mai au 10 juillet 1994 à la Galerie Saint-Séverin.

L’artiste, Bruno Carbonnet

Né en 1957 à Calais, il vit et travaille à Lyon.

En 1988, Bruno Carbonnet choisit la peinture comme lieu privilégié de son expression. C’est dans le champ du tableau qu’il développe ses préoccupations autour de la perception, de la couleur, de la perspective, de l’anatomie, des archétypes visuels, de la mémoire : en 1989, les maisons ; en 1990-92, des fragments anatomiques ; les fleurs en 1993 ; et la question du rapport des objets au corps (exposition Caractères, Galerie Froment-Putman. février 1994).

Dans toutes ces peintures, un même souci de présence, une même attention au regard. L’abstraction des figures/signes, la diversité des temps d’exécution, la pertinence des formats, les titres, le travail de la couleur visent le regard et le concentrent, l’appellent. Ces bases picturales lui permettent de développer une recherche formelle large, voire paradoxale.

 

Jérusalem Céleste, par Bruno Carbonnet
Le point de vue de l’artiste

« Devant ce tableau, la question qui est le plus souvent posée, c’est : pourquoi une orange pour la Jérusalem Céleste ? Mais avant de se demander pourquoi une orange, se pose la question du tableau. Pourquoi un tableau pour répondre à la demande du Père sur la Jérusalem Céleste de saint Augustin ?  Parce que un tableau est un point qui interroge. Avant d’être une image, un tableau est une chose que l’on connaît déjà, c’est quelque chose d’évident. Et cette fonction d’évidence du tableau vient avant l’image. […]

Pour qu’un tableau existe, il faut qu’un corps existe et qu’un corps soit présent, tant le corps du peintre au moment de la peinture, que le corps du regardeur au moment de la vision. Il se noue autour d’un tableau une sorte de corps-à-corps où le corps se questionne, corps à corps qui est aussi un face à face où l’esprit s’interroge. C’est une expérience du corps et de l’esprit qui relève autant du naturel que du mystère, où chaque terme permet l’autre. C’est une expérience de la réciprocité. […] C’est poser la question de l’Incarnation en peinture[…]

Avant d’être un orange, l’orange est un fruit. On dit « porter le fruit » ou « le fruit de vos entrailles ». C’est de ce fruit là qu’il s’agit, d’un fruit incarné aux polarités sexuelles bien indiquées. Mais ne restons pas au point focal, allons plutôt regarder au bord droit de l’orange, à la limite, là où se rencontrent l’air et l’écorce : le fruit est auréolé à l’endroit de cette rencontre, nimbé dans sa rencontre avec l’espace. Le fruit se métamorphose parce qu’il est en état d’apparition : il est mouvement, pulsation d’un cœur qui bat, se détachant de son écorce protectrice, prêt à donner son énergie. […]

Au lieu de la limite entre le fond et la figure, entre le bleu et l’orange, le fond fuse et porte l’orange, les choses se mélangent : l’orange se mélange au bleu et le bleu se mélange à l’orange. Il y a aussi le jeu des deux couleurs du fond : on passe d’un bleu ciel au bleu plus sombre qui soit, au bleu de l’obscurité. Ce n’est pas une obscurité totale mais le bleu-obscurité. On ne sait pas si c’est le jour ou la nuit, c’est à la fois la nuit et le jour. Mais d’où vient la lumière ? On ne peut dire d’où vient la lumière dans le tableau. On peut dire que la lumière est contenue dans l’orange, ou plutôt tenue dans l’orange. […]

 D’abord j’ai fait comme tout peintre, un projet avec des petits dessins. J’avais d’abord l’idée de représenter l’île de la Cité avec Notre Dame et certains lieux du pouvoir actuel, mais je trouvais cela trop illustratif. Je n’ai pas décidé de peindre une orange mais j’ai peint une orange. Cela s’est imposé. Il y avait des oranges dans l’atelier, il y a eu une orange sur le tableau. C’était une position d’incertitude et non pas de décision. Ce serait trop exclusivement faire confiance à l’intellect alors qu’il faut aussi écouter le corps. »
Bruno Carbonnet cité dans la transcription de la conférence du Père Beau et de Bruno Carbonnet, 30 mai 1994, Jérusalem Céleste, 1er mars 1995, pp. 1-20.

 

Le point de vue du Père Beau, curé de la paroisse 

« Pourquoi un tel thème ? Quelle est l’actualité du sujet ? Reprenons la genèse de ce tableau. Avec Bruno Carbonnet, dans un premier temps j’ai parlé de l’actualité du sujet. Dans un deuxième temps, je lui ai parlé de saint Augustin et de la cité de Dieu, et enfin dans un troisième temps, je lui ai donné une Bible en lui indiquant que dans l’apocalypse 21, ce qui était dit de la Jérusalem Céleste, était central. Ensuite je l’ai laissé se débrouiller, j’ai attendu le résultat. C’était le suspens. Et maintenant nous avons la joie de découvrir l’œuvre. […]

 Saint Augustin met quinze ans pour écrire la Cité de Dieu. […] Dans le déroulement des âges, il voit avancer simultanément deux sociétés, mêlées de manière inextricable. Il les appelle Cité Terrestre et Cité de Dieu. La Cité de Dieu est inaugurée par Abel, qui ne bâtit pas de ville sur la terre où il n’est qu’un pèlerin, un pèlerin qui se prolonge dans le Peuple d’Israël, puis dans l’Eglise. La Cité Terrestre est représentée par les grands Empires humains : l’Egypte ou l’Assyrie… « l’une est repliée sur elle-même, l’autre franchit la frontière de l’Éternité ».

Dans la Cité Terrestre, l’affirmation de soi-même l’emporte sur Dieu, l’homme va même parfois jusqu’au mépris de Dieu, c’est à dire jusqu’à la destruction de l’autre. Dans la cité de Dieu, c’est le contraire. Prévaut l’amour de Dieu, qui est amour pour l’homme et va jusqu’au sacrifice de soi-même. […] Dans cette description de saint Augustin, la Cité Terrestre est esclave du mythe de la puissance et voit dans ses chefs l’affirmation de sa force, tandis que la Cité de Dieu, qui ne développe pas de culte de la personnalité, met en Dieu sa puissance et sa gloire. […]

 Selon les disciples du manichéisme, il y a opposition entre les deux cités, l’une est bonne par nature, l’autre naturellement mauvaise. Telle n’est pas la pensée de saint Augustin. […] Le monde est beau et il est bon, car il est création de Dieu, il porte en lui la marque de Dieu. La Cité Terrestre est belle par nature, elle est mauvaise par perversité. […] Tout cela pour signifier que parler de la Jérusalem Céleste ou de la réalité de l’homme eschatologique , de l’homme dans l’au-delà, au-delà de la mort, c’est parler de ce que nous vivons aujourd’hui. La Jérusalem Céleste nous la vivons, nous en sommes citoyens sur terre. Une orange, si je fais allusion au tableau, est un fruit assez quotidien, banal. La Cité Céleste est comme l’orange, banale et quotidienne, elle est au cœur de l’existence, simplement cachée sous l’écorce de ce qui apparaît au premier regard. […]

 Dans l’atelier j’ai lu à Bruno Carbonnet le texte de l’apocalypse sur la Jérusalem Céleste. […] Que dire sur l’Apocalypse ? Dieu intervient pour bouleverser le monde, pour le recréer. Bouleversement de l’homme mais aussi quand il rencontre Dieu dans sa vie Terrestre. […] La Jérusalem Céleste vient de Dieu, elle n’est pas glorification d’une réalité humaine, la ville descend d’auprès de Dieu, cette nouvelle création est un accomplissement. C’est tout le mouvement du tableau : voyez ce mouvement d’en dessous, mouvement de lumière, souffle, fragilité sous l’orange. On ne sait pas si la Jérusalem Céleste descend, si elle monte, si elle tombe ou si elle est en équilibre. A cet endroit du tableau est toute la fragilité, le point d’équilibre de l’œuvre. Le vainqueur recevra cet héritage. Le Christ est vainqueur par excellence, vainqueur du mal et de la mort, le Christ crucifié. Au moment où nous le regardons dire « Père entre tes mains, je remets mon esprit », nous savons qu’il est vainqueur de la mort, des ténèbres, et qu’il nous a sauvés. […] Le vainqueur, c’est aussi nous. car nous participons au Salut du monde. Nous l’oublions souvent, le salut du monde nous est donné. […]

 La relation époux-épouse entre le Christ et l’Eglise est dans le tableau, dans les quartiers de l’orange. Si l’on presse l’orange, on ne reconnaît rien de l’orange, c’est la fusion, la perte d’identité. Si l’on croit en un Amour, si l’on croit que Dieu nous aime comme on est, une personne, corps et âme, avec ce que l’on est, on ressuscitera. […] Si le fruit du tableau avait été une pomme, on n’aurait pas vu ce qu’est l’Unité. L’orange exprime l’unité dans le respect de la personne et dans l’altérité de la communion. Nous croyons à un Dieu Un, il est Père, Fils et Esprit. »
Père Beau, cité dans la transcription de la conférence du 30 mai 1994 du Père Beau et de Bruno Carbonnet, Jérusalem Céleste, 1er mars 1995, pp. 1-20.

 

Le point de vue de la revue Paris Notre-Dame

« Bruno Carbonnet, en tentant de répondre à la demande du P. Jérôme Beau qui lui avait proposé ce thème à l’occasion du Mai de Saint-Séverin, a pensé qu’il était vain, et peut-être impossible, d’illustrer le texte sacré. Il s’est simplement résolu à peindre « un sujet reconnaissable par tous », à faire de la peinture un moyen de communication avec le spectateur. Sur un fond bleu, il a peint en grandes dimensions juste un fruit, une orange. On peut se sentir, devant cette œuvre, déconcerté par le manque de références religieuses ou sacrées. Mais on doit aussi reconnaître le travail authentique d’un artiste qui cherche à figurer quelque chose de la beauté du monde, de son évidente et merveilleuse présence. 

Pour ma part, je prendrais cette création comme une promesse. Un artiste que rien ne destinait à priori à cette tentative s’est laissé guider par un texte sacré qui l’a conduit à innover dans son propre travail. A ce moment de son parcours, Bruno Carbonnet abandonne les sujets intellectuels ou narcissiques qui sont courants dans notre temps, et nous propose un thème simple, peint avec un métier sûr et une tranquille maîtrise. 

Loin de tous les minimalismes et intellectualismes qui ont desséché la création contemporaine, un peintre prend le pinceau, se met au travail et se mesure aux difficultés de la représentation. Il nous montre ainsi à sa façon, cette « terre nouvelle », cet « arbre de vie » révélés par l’Apocalypse. »
Paul-Louis Rinuy, « La Jérusalem Céleste et l’orange », Paris Notre-Dame, 9 juin 1994.

 

 

Légende de la photo : Bruno Carbonnet, Jérusalem Céleste, 1994, Galerie Saint-Séverin, Paris. Photo Didier L’Honorey.  Diapositive conservée à la Bibliothèque Kandinsky, Centre Georges-Pompidou-Beaubourg.

  • Catégorie: Galerie Saint Séverin
  • Date: 27 mai 1994 - 15h00 10 juillet 1994 - 19h00
  • Lieu:Galerie Saint-Séverin